28 mai 2010

Ultra Moderne Solitude



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"J'ai manqué l'amour qui m'était destiné,
les fleurs savent toujours quand s'ouvrir"




Nankin, de nos jours, au printemps...
La femme de Wang Ping le soupçonne d'infidélité. Elle engage Luo Haitao pour l'espionner et découvre ainsi l'amour que son mari porte à un homme, Jiang Cheng.
C'est avec lui que Luo Haitao et Li Jing, sa petite amie, se jettent à corps perdus dans une folle équipée amoureuse. C'est pour tous trois le début de nuits d'ivresse suffocante, qui égarent l'esprit et exaltent les sens. Un sulfureux voyage aux confins de la jalousie et de l'obsession amoureuse.



Selon Lou Yé, le réalisateur et auteur de Nuits D'Ivresse Printanière, "Une fleur est l'image du monde", ainsi, lorsque le film s'ouvre sur ces deux hommes complices qui se bousculent puérilement en pissant et que l'on retrouve immédiatement après en train de baiser, la caméra s'échappe par la fenêtre et s'en va filmer deux fleurs de lotus flottant dans un bassin douchées par une pluie douce de printemps.
Vision poétique et superbement cinématographique annonçant sans doute autant la plénitude des deux amants que l'assombrissement à venir de leurs horizons.
La caméra, après les avoir filmé - en espionne -de l'extérieur, s'immisce dans l'intimité la plus crue des corps avant de s'ouvrir à nouveau au monde en cette métaphore poétique de deux fleurs épanouies sous la pluie battante et la grisaille du monde.



Les deux hommes visiblement amoureux croisent alors un jeune homme, sans y prêter la moindre attention mais le spectateur comprendra bien vite que cet homme n'est autre que le détective amateur chargé par l'épouse d'espionner les amants.

Tout le film est ainsi construit sur les oppositions entre l'intérieur et l'extérieur, l'intime et le public et l'homme seul face au monde au travers des croisements permanents de ces personnages qui - même quand ils copulent - ne semblent pas réellement parvenir à se toucher, écrasés par le poids des conventions sociales et de leurs propres incapacités à aimer ou à être aimé.



Le film, tourné clandestinement dans une Chine violemment homophobe épouse sans doute trop souvent ce système de caméra espionne qui est à la fois une force du film et apparait parfois comme un effet un peu vain et systématique de mise en scène.
En effet, lorsque les amants sont filmés en pleine rue ou quand ils sont épiés, suivis, cette caméra paparazza, furtive et presque subjective apparait comme une belle idée de mise en scène même si elle fut évidemment conditionnée par les contraintes du tournage lui même.
Hélas, lors des scènes privées, et notamment des scènes de baisers ou de sexe indoor, celle ci devient pleinement subjective et induit le spectateur dans une position de voyeur/espion qui empêche un peu le film d'atteindre à l'érotisme et de renifler la véritable chaleur des corps, malgré le caractère très cru et explicite de ces belles scènes de sexe et la ferveur de leurs baisers.
Ce systématisme de la mise en scène place alors une distance entre le film et son spectateur et la première heure en devient parfois laborieuse et n'est sauvée de l'ennui que par l'immense talent de ses comédiens et par le courage de son sujet même.



Et puis, peu à peu, l'histoire se complique, de nouveaux personnages entrent de plein pied dans le cadre et prennent une importance insoupçonnée quand d'autres en sortent avec violence et dans son deuxième acte "Le temps de l'efflorescence", le film prendra même une tournure magnifique autant que tragique en épousant les codes les plus sublimes du mélodrame.



C'est dans cette deuxième partie que l'on saisit pleinement que le jury cannois présidé par Isabelle Huppert, n'a pas seulement récompensé le film d'un Prix du scénario pour saluer le courage du réalisateur à traiter d'un sujet si tabou dans son pays, mais bel et bien parce que son scénario est une véritable splendeur et qu'il évoque les plus beaux mélo de Douglas Sirk ou d'Almodovar tout en gardant sa spécificité chinoise, dans la symbolique des images, autant que dans l'utilisation de la littérature et particulièrement de l'évocation récurrente de l'œuvre de Yu Datu, ecrivain des années 20 qui ouvre et clôt les deux parties du film. (Nuits d'ivresse printanière & Le Temps de l'efflorescence)
Et comme on ne peut parler de mélo sans parler de musique, on peut également souligner la magnifique et entêtante illustration musicale du film.



Le résultat est un film parfois austère, souvent complexe, quelques fois confus, mais surtout un magnifique mélodrame amoureux, une chronique bouleversante de l'ultra moderne solitude, bien moins chinoise et bien moins gay qu'on aurait pu le croire initialement et finalement plein plus universelle qu'on aurait pu le penser.



Un beau film à la mélancolie tenace.

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