10 juin 2011

La croix et la bannière


Pour honorer une promesse faite à Sainte Barbara, Zé, simple paysan de Bahia, porte une lourde croix de bois jusqu'à l'autel d'une église consacrée à la sainte. Mais le curé lui interdit l'entrée du lieu sacré au pretexte que cette promesse aurait été fait lors d'un "Candomblé" cérémonie païenne. Le curé accuse l'homme d'être diabolique mais Zé ne cède pas et tenant à respecter sa promesse, il campe devant l'église espérant la clémence du prêtre. La presse s'en mêle et l'homme devient à son insu une attraction locale dont tous chercheront à tirer profit.


Depuis deux décennies il est assez fréquent que les Palmes d'or cannoises divisent et même scandalisent, on se souvient fort bien des huées contre Sous le soleil de Satan et de l'historique (et salutaire) coup de gueule de Pialat ou des polémiques interminables sur le Net concernant Oncle Boonmee... Cette année ne fait pas exception avec The tree of life qui divise plus que jamais et déchire même les plus grands fans de Terrence Malick.


En 1962, il est pourtant peu probable à priori que le film d'Anselmo Duarte, La parole donnée, de premier abord très œcuménique, léché et consensuel La parole donnée n'ait provoqué de tels remous. À tel point même que ce film est pratiquement totalement tombé dans l'oubli et que seule l'édition de ce DVD par les Films sans frontières permet aujourd'hui de le redécouvrir.


Et pourtant, même si le trait est parfois un peu appuyé et si le métrage a pris un méchant coup de vieux, il n'est pas si lisse dans son propos, en tous cas dans le contexte du début des années 60 au Brésil comme ailleurs.


Si la jaquette du DVD donne une certaine impression d'image d'Epinal, le film est dans son ensemble plus anticlérical et aurait bien pu faire quelques vagues à l'époque s'il n'était pas aussi évidemment mystique. A ce titre, l'affiche originale (sublime) de Belinsky est beaucoup plus fidèle à l'esprit d'un film qui se voudrait plus âpre qu'il n'en a l'air.


Anselmo Duarte adapte avec La Parole Donnée, la pièce de théâtre O Pagador de Promessas, du poète et écrivain Brésilien Dias Gomes, et c'est sans doute là que le film trouve sa plus grande faiblesse, malgré une tentative louable d'élargir le cadre et de proposer des plans très soignés, tout cela sent malheureusement souvent le théâtre filmé, tant par son unité de lieu que par le simplisme et le didactisme de son scénario.


Il eut sans doute été judicieux de montrer le pauvre Zé dans sa ferme, priant pour sauver son âne, donnant la moitié de ses biens aux pauvres, puis sur son chemin de croix pour arriver à la ville, plutôt que de faire systématiquement raconter ses épreuves par l'un ou l'autre des personnages, ce qui donne chaque fois une forte impression de fausseté dans la tonalité du film.



Il y a également cette étrange utilisation et transformation du mythe christique...
tous les personnages semblent bien là: Jésus, Marie, le Samaritain et le Grand Prêtre, Marie-Madeleine (la putain), Judas (Maquereau et indic de police), les marchands du Temple et même les évangélistes transposant l’histoire (le poéte, les journalistes) et tout cela semble vouloir mener cette simple histoire d'homme vers une "révolution humaniste" et un calvaire christique.


Seulement, ici, les rapports des personnages bibliques et leur assimilation aux personnages de ce drame sont tellement modifiés qu'ils en deviennent confus et que tout s'embrouille pour le spectateur qui chercherait un éclairage biblique à l'affaire.



Le film trouve alors souvent sa lumière dans des choses plus modestes et qui auraient mérité d'être davantage mises en avant.
Par exemple sur l'idée de fidélité ou de trahison, tant à la promesse faite à la sainte qu'à celle du mariage.
Le personnage de la femme de Zé est - à ce titre - très intéressant, ambigu et complexe mais se trouve vite relégué au second plan, le film privilégiant une approche socio-politique nettement plus lourdingue et pêche par ambition là où il aurait sans doute pu emporter la mise en resserrant son propos avec modestie plutôt que de courir tant de lièvres à la fois et de finalement noyer son sujet dans un grand n'importe quoi théologique, social et politique bien maladroit.



Duarte privilégie en effet une réflexion (qui aurait pu être passionnante) sur le colonialisme, la traite des nègres, les traditions "païennes" incompatibles avec le dogmatisme catholique, la ségrégation raciale au Brésil, etc...
Mais tous ces sujets essentiels - s'il sont bel et bien présents dans le film - ne sont jamais vraiment étayés, car, dans le fond, on sent bien que l'ambition de Duarte dépasse largement ces capacités de cinéaste et qu'il n'a ni l'audace d'un Buñuel, ni la puissance d'un Rossellini, auquels on a souvent - à tort - assimilé le film.
Le cinéaste peine souvent à imposer un point de vue clair et sans concession au profit d'une œuvre faussement scandaleuse mais pas trop, afin de ne heurter personne. Ni les noirs, ni les flics, ni les chrétiens, ni l'état, ni l'Eglise catholique...
Il montre pourtant bel et bien les manipulations des médias, la corruption de la police, les rapports troubles entre la presse et l'église, la ségrégation raciale, l’oppression des cultes, etc...
Mais chaque fois une image ou un mot font retomber le film dans le consensus et ce que l'on appellerait aujourd'hui le "politiquement correct"



Le cinéaste soigne certes sa copie en offrant une mise en scène léchée et académique mais à contre courant du Cinéma Novo brésilien de l'époque et qu'il n'a ni les audaces formelles et l’énergie provocatrice de Buñuel, ni la force politique et émotionnelle de Rossellini.
Il arrive de toutes façons avec un train de retard par rapport à son époque et aux cinéastes qui l'ont déjà marquée de leur empreinte... surtout si l'on évoque des films comme Rome ville ouverte (1945), Allemagne année zéro (1948) ou Los Olvidados (1950) et Nazarin (1958)



Loin de pousser plus avant ses réflexions sur le couple, l'église, le pouvoir, les médias, le peuple, le commerce, l'art, la poésie, etc... Le film reste au final plus convenu qu'il ne voudrait le faire croire et il finit hélas par n'être qu'un objet rhétorique assez simpliste, didactique et creux...
Une bête à concours, en somme, d'ailleurs conçue spécialement pour le festival de Cannes et qui sera nommée aux Oscars dans la catégorie Meilleur film étranger. Ce qui explique sans doute qu'il n'ait pas marqué les esprits et soit aujourd'hui tombé dans l'oubli. Trop formaté...



6 commentaires:

Cid45 a dit…

J'espère que tu as envoyé le lien à Remi, car c'est techniquement abouti, même si c'est un petit peu chiant à lire :p

Non sérieusement, c'est super mais peut-être un peu trop élitiste dans le style...

J'espère que tu seras sélectionné par PM, car ton écriture est irréprochable et tu m'as donné envie de voir ce film que je ne connaissais pas (et aussi comme tu le dis si bien, une Palme c'est dès fois c'est très chiant... J'extrapole mais je pense que tu auras compris à quel paragraphe je fais allusion ;)

Bref bien content d'avoir découvert ton blog que je mets en favori, car je suis un peu aussi Anthropocinéphage, même si je lui préfère le terme de cinéphage, qui fait moins élitiste et surtout plus boulimique de découvrir les pires chefs d’œuvre ou les meilleurs daubes (en fait c'est selon...)
Et c'est que j'aime dans le cinéma :)

Foxart a dit…

Houla ! rien d'élitiste ici !!! j'ai comme toi l'amour du grand cinéma autant que du nanard et "L'anthropo-cinéphage" est d'ailleurs directement lié aux nanards que j'affectionne... Anthropophages... Le dernier monde cannibale de Ruggero Deodato, notamment... parcoure donc le blog tu verras vite que je suis le contraire d'un élitiste ou d'un puriste.
Quand au style... je ne cherche pas à me la péter ni encore moins à faire chiant mais c'est vrai que j'ai parfois tendance à faire long... lol
Et puis aussi, qu'ici, s'agissant d'un concours j'ai sans doute essayé de soigner tant la forme que le fond un peu plus que d'ordinaire. Bienvenu chez moi Cid et merci de ta franchise lol

Antoine a dit…

A regarder le palmarès du festival de Cannes, puisque les palmes d'or ont fait l'actualité des blogs ces derniers temps, je me dis que, à quelques grossières près, il se tient plutôt bien. Mais une question qui revient souvent chez nos collègues est : "Est-ce que cette palme d'or est méritée ?". C'est toujours difficile à dire (surtout qu'il faudrait à chaque fois étudier la sélection en détails) mais j'ai l'impression qu'à propos de ce film (que je n'ai pas vu - évidemment ai-je envie d'ajouter), tu décèles bien les deux raisons (connexes) de ce qui fait une palme d'or ratée :
1) Le formatage, courant dans les films de festivals (en même temps, on pousse parfois un peu les auteurs à faire les films que l'on attend d'eux - je pense, par exemple, à l'exotisme ou à ce qu'on croit devoir être un film asiatique ou indien ou...).
2) Le fait que le film soit déphasé par rapport à son époque. A te lire, celui-ci vient trop tard et n'est plus en tension avec celle-ci. Et un film en phase avec son époque a toute chance de résister au temps, contrairement à ce qu'on pourrait penser de prime abord (justement car il naît d'une tension temporelle "lourde" - et qui, potentiellement, permet à la créativité de se déployer - que le réalisateur sait sentir à défaut de pouvoir toujours l'expliquer étant artiste et non penseur ; il suffit de songer à M, Le Maudit).
A part ça, je ne sais pas s'il vaut mieux ne pas avoir les moyens de ses ambitions ou limiter ses ambitions même si on dispose de moyens importants...

Foxart a dit…

Bonne question, mais tu as bien compris que je ne parlais pas de moyen financier ici...

Antoine a dit…

Non, moi non plus (quoique ça puisse entrer aussi en ligne de compte - vouloir un film de guerre avec de majestueuses scènes de bataille quand on deux figurants et demi, bah, c'est dur...), mais je pense, par exemple à certains réalisateurs talentueux qui bousillent consciencieusement leurs qualités par fainéantise...

Foxart a dit…

Des noms, des noms !!!