05 juin 2011

La mauvaise éducation





La première fois que j'ai découvert Padre Padrone c'était à sa sortie, en 1977, le film était un grand succès, tout auréolé de sa Palme d'or remise par un jury présidé par Rossellini (excusez du peu...) et du prix international de la critique. J'avais alors dix ans et ce film m'a marqué d'une empreinte indélébile, même si, sans doute, à ce jeune âge, je ne pouvais que difficilement en saisir tous les tenants et aboutissants.
Je l'ai revu quelques années après, dans le cadre d'une sortie ciné organisée par une prof d'italien assez audacieuse pour y emmener ses classes. Ma lecture du film fut probablement alors moins manichéenne mais sans doute surtout teinté de la rébellion adolescente contre l'autorité paternelle de rigueur.
La sortie en DVD chez MK2 de cette immense classique m'offre enfin la possibilité d'une approche plus complète et "adulte" et je peux affirmer d'une part que le film n'a rien perdu de sa superbe et de sa puissance et d'autre part, qu'il fait intimement partie des films de ma vie, au sens où François Truffaut et Claude Berri l'entendaient, c'est à dire comme un des films fondateurs de ma cinéphilie.



Gavino Ledda, fils de paysan sarde est brutalement retiré de l'école par son père à l'âge de six ans pour devenir berger. L'enfant, puis le jeune homme transformé par l'autorité tyrannique et la violence d'un "père-patron" est devenu un solitaire ne connaissant que la nature et le langage de son environnement pastoral. Mais un jour, Gavino s'éveille à une autre forme de communication et d'apprentissage de la vie et il entreprend de s'instruire en autodidacte. Après avoir franchi plusieurs obstacles, il deviendra lettré et même diplômé en linguistique et pourra enfin s'opposer à la figure terrifiante du patriarche. Ce film étant tiré du récit qu'il a fait de sa vie.



Le film s'engage d'ailleurs sur un étonnant passage de relais entre le vrai Gavino Ledda, qui taille une branche pour en faire un bâton qu'il remet à Omero Antonutti (terrifiant et pathétique) qui interprète le rôle du père, lui donnant ainsi symboliquement l'autorité d'incarner ce patriarche ainsi qu'au Taviani à qui il offre son histoire afin d'en tirer un film, quelles qu'en soient les trahisons.



Padre padrone est un film qui décrit avec beaucoup de cruauté et de lyrisme mêlés le destin misérable auquel sont prédestinés les enfants de paysan sardes de l'immédiate après-guerre. Un destin dans lequel les enfants sont condamnés d'avance à une vie de misère et de servilité, dans lequel le rôle des femmes est quasiment inexistant et l'autorité paternelle toute puissante.
Il y a d'ailleurs peu de rôles féminins dans le film et elle sont presque réduites à leurs stéréotypes: celui de la femme lettrée et aimante incarnée par l'institutrice (seule figure protectrice et bienveillante du film...), ou ceux de l'épouse et des filles, quasiment muettes et dont le destin est hélas tout aussi funeste... Le personnage de la mère de Gavino est d'ailleurs un personnage très ambigu et dérangeant d'épouse soumise et de mère effrayante, abusive et presque perverse tant elle est elle même étouffée par sa condition.



Et si le film prend parfois la tournure d'une fable cruelle avec ses éléments symboliques (le "Saint" père) ou ses animaux doués de pensée et de parole (la brebis qui chie dans le lait), il est en fait une peinture très réaliste et douloureuse de l'horreur à livrer un enfant de six ans à ses peurs primales (la nuit, l'isolement...) et à la responsabilité écrasante de devoir gérer un métier de berger en ayant pour seul accompagnement éducatif que les coups reçus du père et l'instinct quasi animal, sauvage, qui lui permettra de s'en sortir.
Cet instinct qui s'exprime de manière très crue à la puberté lorsque la découverte de la sexualité se fait au travers de l'observation des animaux et de l'initiation au plaisir par la zoophilie (l'âne, les brebis ou les poules, tout y passe...). Cette parenthèse étrange dans le film des Taviani faisant d'ailleurs office d'ellipse pour nous amener le personnage à l'âge adulte (Saverio Marconi, sublime et magnétique)
Gavino a alors 20 ans et ne tardera plus à entamer son émancipation, malgré l'adversité qui s'oppose à lui, le premier déclic étant la découverte de cet accordéon qui sera pour lui le premier signe d'une pulsion créatrice qui le distingue enfin de l'esclave servile ou de l'animal auquel il fut réduit jusque là. La musique, l'instruction, l'art et la littérature s'offrant à lui en germe comme un salut possible, enfin...



C'est alors que le père apparait davantage bienveillant en offrant à son fils de devenir propriétaire terrien d'une oliveraie afin de lui permettre un avenir plus riche et d'échapper à sa misérable condition de berger... mais le froid s'en mêle et les choses tournent mal... Tous les jeunes hommes du village décident de quitter la Sardaigne pour aller travailler en Allemagne, excepté Gavino empêché une fois de plus par son père.
L'engagement dans l'armée et son amitié avec un jeune médecin (Nanni Moretti, tout jeunot) seront alors sa vraie première chance de salut et lui offriront, avec l'instruction, la possibilité - enfin - de se libérer une bonne fois pour toutes du joug paternel.



Le film - 35 ans après - n'a rien perdu de sa force et de sa singularité et il s'avance sans manichéisme aucun, mais avec une vraie réflexion politique et sociale sur la figure autoritaire d'une société violente et patriarcale, croulant sous le poids des traditions ancestrales alors immuables dans lesquels on maintenait les enfants (et les femmes) dans un asservissement total.
L'apparition (idée géniale !) du véritable Gavino Ledda qui ouvre et clôt le film apporte une valeur ajoutée de ce point de vue en incarnant la preuve vivante du possibilité de résistance, de modernité et de progrès...
Même si son discours final semble faire le douloureux constat d'un attachement presque irrationnel au territoire de son enfance... comme si les chaines n'étaient pas totalement brisées et ses racines le maintenaient un peu malgré lui à rester sur place... Après avoir malgré tout symboliquement tué le père et étant lui même devenu enfin un homme, à part entière... failles comprises...



Comme souvent chez MK2, peu de bonus en quantité mais l'essentiel est là qualitativement:
  • Présentation du film par Nanni Moretti (4')
  • Souvenirs des frères (Interview des Taviani 15')
  • Souvenirs du père (Entretien avec Omero Antonutti 12')
  • Souvenirs du fils (entretien avec Saverio marconi 10')
  • Présentation de la collection Taviani MK2 (Kaos, La bataille de San Lorenzo, Good Morning Babylonia (9')
Copie restaurée et format 16/9 - VOSTF & VF




11 commentaires:

Phil Siné a dit…

ce film m'avait un peu traumatisé... les passages zoophiles peut-etre ? (mais j'avais déjà plus de 10 ans pour ma part ! :)
ça vaudrait peut-etre le coup d'y revenir...

Foxart a dit…

Les passages zoophiles sont très anecdotiques et brefs... mais le film est certes très âpre et dur... Mais à revoir absolument !!!

nolan a dit…

Je bisse sur ton blog : Pas cool Foxart, moi qui suis un lecteur de ton blog, de lire chez nightswimming une mise en cause de la sincérité d'Antoine dont le travail est rigoureux et honnête. Peut-être qu'une deuxième lecture de son texte sur Apocalypse Now te ferait voir les choses autrement... C'est trop facile de sous entendre, il faudra ressortir tes vieux magazines. Et j'invite les lecteurs à se faire une idée par eux mêmes. Sinon nous sommes d'accord sur la grande qualité de la note d'Edouard et de celles de nombreux blogs qui ont participé au concours.

Foxart a dit…

Je bisse aussi ici du coup...
Si tu le dis tu as sans doute raison mais certains passages ont sonné une clochette dans ma tête.. Ceci dit, rien n'interdit de se référer à des dossiers de presse ou autres... Et puis je n'ai pas envie de jouer les flics, ni les redresseurs de tort, je n'ai pas de temps pour ça. Et puis je peux me tromper... mais ce "ring a bell" dans ma tête me trompe rarement...
Je trouve juste dommage que d'autres papiers lus ailleurs, plus personnels (je ne parle pas de moi, je me classe vraiment hors compét' vu le niveau...) n'ai pas été retenu au profit de certains... Mais comme me l'a répondu Rémi Gonseau
:"Si il s'agit d'extraits de critiques issues de la presse papier spécialisée, cela signifie que ces participants ont produit un effort de recherche de références et d'esprit de synthèse, ce qui me semble être une bonne base pour un article de qualité." dont acte...

nolan a dit…

Merci pour cette réponse mais je tiens vraiment à préciser qu'il n'y a aucun copier-coller dans le texte d'Antoine (qui s'est fendu d'une explication chez Nightswimming)hormis celui des paroles de la chanson des Doors, évidemment. Il n'y a pas d'extraits de presse spécialisée, il n'est pas allé recopier un article ou quoi que ce soit.
Ce qui me gêne, c'est que tu insinues qu'il est un imposteur, que son texte n'est pas honnête sans vraiment d'autre argument qu'une impression. C'est trop facile, vraiment, d'insinuer cela puis d'écrire que bon tu n'as pas le temps de prouver ce que tu avances. Je suis d'accord avec ce qu'a répondu Edouard puis Antoine (en effet, Apocalypse Now n'étant pas un film méconnu, il y a eu de nombreuses choses écrites sur le film et sans doute de nombreux auteurs plus talentueux ont traité de thématiques proches du texte). Tu aurais écrit que le texte était mauvais ou peu original, ce n'était pas pareil, au moins on peut discuter (et libre à toi de l'écrire sur notre blog). Aussi, je pense que vis-à-vis d'Antoine, le moins que je puisse faire, c'est de démentir l'imposture (ou la semi- ou l'absence de personnalité ...) à chaque fois que tu l'écris et inviter tes lecteurs sur notre blog pour lire le texte.

Foxart a dit…

Mille pardons, je bats ma coulpe, ici là bas, où tu veux Nolan...

nolan a dit…

Non, non j'arrête. Maintenant je vais tâcher de voir Padre Pardone puisque c'est sous cette note que je suis venu faire un peu de hors sujet et qu'après l'avoir lue, ça me dirait bien de voir le film.

Antoine a dit…

Excuses acceptées et incident clos. J'en ai profité pour ajouter en commentaire (chez nous) une référence à un livre (qui n'est pas sur Apocalypse Now) qui m'a inspiré pour mon texte.
Et je ne résiste pas au plaisir d'une anecdote personnelle sur ma découverte d'Apocalypse Now. C'était le soir de la mort de François Mitterrand à une époque (j'avais quinze ans) où ma conscience politique (de gauche - je fais de l'histoire politique) s'éveillait et je regardais les JT. Et puis j'ai zappé, par hasard, sur la trois. Et là, il y a avait Apocalypse Now. J'ai été totalement fasciné et n'ai pu décrocher. Aussi, ce jour-là, c'est surtout ma cinéphilie qui s'est révélée. Mais, dans la façon dont je traite des films, je préfère ne pas insérer cela dans le texte lui-même. C'est un choix (sauf si ce que je suis tend a priori à modifier ma vision d'un film ; d'où la révélation de mes convictions politiques en introduction d'une critique de La Conquête qui, qu'on soit de gauche ou de droite, est un pur navet), je comprends tout à fait qu'on en fasse un autre
Un point de désaccord, tout de même : un texte qui reprendrait des analyses déjà faites et les croiserait pourrait être passionnant et relèverait pour le coup d'un travail d'historien critique. Mais il faudrait absolument qu'il cite ses sources sinon cela ne m'apparaitrait pas "valable". Pour ma part, j'avais, par exemple, construit une longue série sur Lang en m'appuyant notamment sur les entretiens et propos du réalisateur (qui, lui, est très menteur - donc il fallait prendre cela avec des pincettes).
Bon, j'espère qu'après ce premier échange, on en aura d'autres dans de meilleures circonstances.
Et, comme mon collègue, je me dis qu'il faudrait que je découvre Padre Padrone.

Foxart a dit…

@Nolan : Padre PARDONE joli lapsus !!! lol
@ Ouf, tant mieux...
et très juste concernant le croisement d'analyse déjà faites...
Mais comme tu l'as constaté, mes chroniques cinéma ici sont bien plus modestes... On peut à peine parler de critique...
En tous cas Je ne saurais trop vous recommander ce magnifique Padre Padrone

Antoine a dit…

Allons, allons, pas de fausse modestie. C'est bien sûr une vraie critique. Difficile cependant pour moi de dire si je suis en accord n'ayant pas vu le film. Mais j'aimerais bien retrouver tous les textes qui ont été écrits pour ce concours car, dans l'ensemble, j'ai lu de très bonnes choses et découvert plusieurs blogs intéressants.
Et c'est vrai qu'il est mignon son lapsus !

Foxart a dit…

Bah non, je parle du blog dans son ensemble, là, pour un concours j'ai tenté ma chance et donc j'ai étoffé... Mais parfois c'est juste un avis en 5 lignes... juste un modeste blog !