21 février 2016

La tête au carré





"Dedicated to Chris Sievey (1955-2010) whose outsider spirit and big fake head inspired this film"
Ci dessus, le "vrai" Frank Sidebottom créé par Chris Sievey

Voila une dédicace discrète, qui n'apparait que dans la seconde partie du générique de fin et qui aura sans doute échappé à bien des spectateurs...
Et si Frank le chanteur génial mais franchement cintré et sa grosse tête en carton du film avaient vraiment existé ?
Suffisamment en tous cas pour avoir inspiré ce récit très original et profondément bouleversant que beaucoup ont - à sa sortie - hâtivement et injustement catalogué comme un nouvel exercice de style arty, plus ou moins vain.
Lire ici


Certes, le film se distingue par une vraie singularité de forme et de ton, déploie des trésors d'inventivité, mais il n'omet jamais de développer son récit et ses personnages avec bien plus de profondeur que veulent bien lui accorder les pisse-froid ayant vu le film pour ce qu'il n'est pas en évitant de le voir - derrière le masque - pour ce qu'il est vraiment, c'est à dire un grand film sur la maladie mentale et les affres de la création...
Car Frank et sa grosse tête sont tout sauf un simple gadget hype au service d'un énième film Sundance, si tel avait été le cas il aurait été bien plus aimable et bien plus adulé...
Si le parti pris de faire jouer Fassbender constamment masqué dans un premier rôle (paradoxalement foutrement charismatique) dépasse de très loin la petite fantaisie hype, c'est en réalité que le film se révèle au contraire incroyablement sombre, presque revêche et que son récit est loin d'être l'aimable comédie décalée de la folie douce que beaucoup auraient sans doute aimé voir.


Le "vrai" personnage principal du film (Domhnall Gleeson, parfait !), dénué de talent, rêvant de gloire et aussi arriviste qu'antipathique n'offre que peu de confort au spectateur qui peine forcément à s'identifier à un tel minable, calculateur et ne cessant de décevoir et de détruire (comme le prophétisent d'ailleurs les autres membres du groupe, qui, dès le départ, le trouvent "disgusting")...


Frank est - lui - certes, un personnage "adorable" (comme il est dit dans le film) mais la folie qui l'habite, bien que transcendée par la musique durant la majeure partie du film cache derrière sa bonhommie et son supposé génie un océan de douleur et le visage qu'il révèlera dans la dernière partie du film sera d'ailleurs nettement moins flamboyant et clairement plus pathétique qu'on aurait pu l'imaginer.
Le scénario nous avait pourtant largement mis sur la piste avec l'évocation des hôpitaux psychiatriques et au travers de ses personnages qui attentent constamment à leur vie ou à celles des autres...
Mais il nous maintient étrangement aussi dans le déni, désamorçant chaque tournant dramatique par une pirouette poétique et humoristique... Et dans ce déni, on ne veut pas voir l'évidence, ce qui nous crève les yeux: le pire.
Jusqu'à ce que le film prenne un tournant inattendu en s'enfonçant irrémédiablement dans le (mélo)drame et y enlisant ses personnages jusqu'à un point de non retour, jusqu'à même perdre tout espoir d'une rédemption ni d'un retour en force de la création.
Le déni est passé, le masque est tombé et nos yeux sont alors grands ouverts: la fantaisie a depuis trop longtemps tourné au drame et rien ne pourra réparer les dommages collatéraux.


Le groupe reprendra la route de la loose et chaque membre y laissera forcément des plumes et sans doute la vie, tôt ou tard... le repenti n'aura rien pu réparer, juste vaguement se donner bonne conscience en ramenant l'oiseau au nid avant de retourner à la médiocrité de sa vie d'avant, juste un peu plus cabossé de s'être ainsi frotté à la folie, la vraie, à ce dont n'avait pas lui même - à l'instar du spectateur - pris la pleine mesure ni la force de destruction autant que de création.

La grande subtilité avec laquelle Lenny Abrahamson opère cet imperceptible glissement vers la folie est vraiment à mettre au crédit du film et il démontre en prime un vrai talent de directeur d'acteurs avec un casting borderline mais toujours crédible, incroyablement juste, trouvant chaque fois le point de vue et la distance idéale entre cruauté et fantaisie et refusant toute performance au profit d'une vraie incarnation des affres de leurs personnages.
A ce titre, outre la qualité du jeu de Michael Fassbender et de Domhnall Gleeson, il convient de faire honneur au travail de Maggie Gyllenhall dans le très beau rôle de Clara, personnage pour le moins déroutant et opaque auquel elle apporte une grande humanité et une clarté, bien loin du cabotinage qu'on aurait pu redouter...



Il faut avoir le regard peu panoramique et le cœur bien sec pour ne pas être sensible à ce portrait de groupe désespéré et sans illusion et pour rester hermétique aux incroyables qualités narratives et formelles du métrage, outre l'originalité de son parti pris.
Un des films les plus incroyablement sous-estimés de 2015, qui, je l'espère, verra les années lui accorder le statut de film culte auquel il doit accéder...
Peut-être aidé par l'inévitable succès du bouleversant Room - nouveau coup de maître d'Abrahamson qui sort très prochainement chez nous et qui déploie avec le même talent des trésors de subtilité et d'émotion.



Aucun commentaire: