22 février 2016

L'enfer pavé



L'intention d'Omar m'a tuer, nouveau film du comédien cinéaste Roschdy Zem, est claire, il s'agit là de plaider inconditionnellement la cause d'Omar Raddad et de le réhabiliter aux yeux du grand public.



De ce point de vue le film atteint absolument son objectif car je défie quiconque le voyant de ne pas être définitivement convaincu, si le moindre doute subsistait encore...
Néanmoins c'est sans doute de ce point de vue, la part la plus faible du film qui frôle souvent le syndrome "Dossiers de l'écran"...



Il n'est sauvé de cet enfer pavé de bonnes intentions que par l'interprétation de l'ensemble du casting et surtout par son absence de naïveté et d'illusion dans le procès qu'il fait en filigrane du système judiciaire français et de ses accointances avec le pouvoir, l'édition, l'argent et les médias.
On peut néanmoins regretter qu'à un moment donné le film ne s'engage pas davantage dans cet aspect et le va et vient entre l'émotion pure et la satire (de Sami Bouajila à Denis Podalydes, grosso modo) ne se fait pas sans pertes et accumule souvent les maladresses.



Je citerais à ce propos la scène où L'académicien se voit écarté de la photo au profit d'Omar Raddad, suivie de celle du bus où une jeune fille reconnait Omar... Montrant un peu lourdement à la fois la vanité bousculée de l'écrivain et la gêne d'Omar d'être devenu malgré lui un objet médiatique. Dans la première scène, on frôle l'effet comique (volontairement, il me semble), dans le deuxième on touche à la démonstration.



Or le film n'est pas dénué de qualités:
Dans le rôle de l'avocate du diable, le personnage de Salomé Stévenin apporte à la première partie une respiration et permet d'offrir une dimension moins partisane et du coup plus intrigante à l'affaire.
Et l'on peut regretter que la charge émise contre les gendarmes, les médecins experts et les juges ne mette pas autant d'énergie à charge que le film n'en met à la décharge d'Omar.

Certes il n'élude pas ces points mais il les traite de manière un peu légère et superficielle et l'on comprend mal les conflits d'intérêt qui se jouent en coulisse... Pourquoi ces gendarmes mentent, sabotent les lieux du crime, pourquoi les juges détruisent des pièces du dossier et n'instruisent qu'à charge, à quelles pressions les médecins légistes sont ils soumis pour revenir sur leurs expertises... Toutes ces questions restent malheureusement sans réponses ou à peine esquissées pour se concentrer entièrement sur les personnages d'Omar (surtout) et celui de Pierre-Emmanuel Vaugrenard (plus succinctement) et Roschdy Zem s'avère un vrai metteur en scène lorsqu'il dépeint la réalité sordide de la prison, la douleur et la colère contenue d'un homme et encore davantage lorsque le film s'attache à la relation qu'entretenait Omar avec la victime qu'il considérait comme sa "mère de France" et particulièrement dans toutes les scènes, absolument magnifiques et bouleversantes avec son père, magnifiquement interprété par un acteur extraordinaire dont je ne trouve nulle part le nom...



Et on ne peut pas parler du film sans dire tout le bien qu'il faut de Sami Bouajila qui sauve souvent le film de ses maladresses en dépassant le simple (mais troublant) mimétisme avec le vrai Omar pour nous livrer une composition époustouflante, tout en sobriété, de douleur et de colère rentrée. Celle d'un homme simple mais fier qui se heurte à un système qui le broie et qui - malgré tout - plie mais ne rompt pas... Il est proprement incroyable qu'un comédien parvienne à tenir de bout en bout un tel personnage sans jamais frôler le pathos et l'on regrette d'autant plus que le film ne soit pas finalement pas exclusivement centré sur Omar car c'est là qu'il est le meilleur... pas quand il s'engage dans le film à thèse sans pouvoir s'engager plus avant dans aucune de ces thèses par absences d'informations fondées ou par risque d'émettre des suppositions et de s'engager sur des pentes glissantes...




Il reste un film dont la sincérité et l'honnêteté intellectuelle ne font aucun doute mais qui malheureusement n'échappe pas totalement aux poncifs du genre. Dommage...Ce n'est pas tant le problème, je trouve, dans la mesure ou il serait vraiment difficile d'en être autrement. Mais je trouve que s'il s'engage dans la description des relations incestueuses entre justice, médias, politique, etc... il faudrait le faire à fond et décrire les mécanismes qui poussent des gendarmes à mentir, des médecins à produire de faux documents, des juges à instruire des dossiers à charge ou à détruire des pièces du dossier, des écrivains à "s'engager", etc... il aurait fallu le faire jusqu'au bout quitte à prendre le risque d'un vrai brulot... Et il aurait aussi pu se concentrer uniquement sur le personnage d'Omar et en faire un film plus intime et ambitieux sur la douleur, la colère et l'injustice, vu de l'intérieur... dans ses rapports avec ses codétenus, son père, ses enfants, sa femme, les amis de la victime, etc... et la fierté d'un homme simple qui ne plie pas. Mais en restant un peu entre les deux le film reste un objet un peu bâtard entre film politique qui n'y va pas à fond et drame humain qui est sans cesse parasité par l'autre film... Tu auras compris que j'aurais surtout préféré qu'il choisisse clairement un angle plutôt que de vouloir dealer avec les deux films à la fois et de ne réussir qu'à moitié, et l'un, et l'autre... mais le fait que le film ne soit QUE à décharge ne me gêne pas... C'est sans doute, avec Outreau, l'injustice la plus grossière qu'ait connu le système judiciaire français, là dessus, on est tous d'accord je crois... Le personnage de Salomé Stévenin est un contrepoint largement suffisant pendant la première partie... il ne m'en faut pas plus de ce point de vue là.
Et le dernier plan du film sur le visage du vrai Omar Raddad est tout simplement terrible



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